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Observer une photo de Seydou Keïta, c’est admirer des œuvres d’une grâce et d’une élégance incroyables. Car l’homme réalisait des portraits qui devenait des œuvres d’art. Son but était de transcender le statut social des clients par la photographie. Seydou Keïta est un innovateur qui a inspiré de nombreux autres photographes, tant africains qu’étrangers. Laissez-vous guider.

Artiste : Seydou Keita (1921-2001)

Date publication : 2016

Éditeur : Rmn-GP

Qui était Seydou Keïta ?

Cet ouvrage nous offre de sublimes reproductions de photographies de Seydou Keita, classées chronologiquement. Certaines de ces images ont été affichées à l’occasion d’une exposition organisée au Grand Palais à Paris, du 31 mars au 11 juillet 2016. Il s’agissait de la première exposition monographique d’un artiste africain au Grand Palais. Si vous ne vous êtes pas rendus à l’exposition à l’époque, je peux vous dire avec la plus grande confiance que vous avez raté quelque-chose. C’était un régal pour les yeux. Enfin, bref, retournons à notre livre.

Seydou Keïta
Seydou Keïta – Grand Palais

Un style reconnaissable entre mille

Seydou Keïta possède un style facilement reconnaissable. Ce spécialiste de la composition du cadrage et de la lumière était fier de donner de la visibilité au peuple malien. Ses clients étaient représentatifs du Mali des années 1950, dans un pays qui s’était libéré de l’esclavage pour se diriger vers l’indépendance. Il a ainsi fait passer les modèles maliens d’objets d’étude anthropologique à clients actifs, avec une démarche artistique. Son but ? Satisfaire les gens qui souhaitent donner une image plus riche, affirmer une certaine opulence sociale ou une volonté de paraître. Il s’agit de permettre aux gens de refléter l’image qu’ils veulent, même s’il ne s’agit pas nécessairement de la réalité. Il proposait en effet une photo moderne, qui tourne le dos au colonialisme.

Seydou Keïta
Sans titre 1952-1955 – Seydou Keïta

Il effectuait des portraits simples en noir et blanc, avec divers accessoires qui représentaient la modernité et la liberté comme des radios ou des voitures. Les clients choisissaient les articles qu’ils désiraient afin de se valoriser. On vient seul, en couple, entre amis ou en famille avant d’être placé par Keïta, qui souhaitait leur donner la meilleure pose possible. Seydou Keïta considérait que son travail consistait à embellir ses clients et leur faire plaisir. De ce fait, le style Keïta consiste à apporter un très grand soin aux détails. Il combinait ainsi harmonieusement :

  • la lumière naturelle
  • les fonds avec des tissus imprimés et modernes (wax) renouvelés tous les 2 ou 3 ans
  • les regards
  • le positionnement du corps et du visage (portrait en buste en biais)
  • les accessoires
Seydou Keïta
Sans titre, 1956-1957 – Seydou Keïta

« La technique de la photo est simple, Mais ce qui faisait la différence, c’est que je savais trouver pour chacun la bonne position, je ne me trompais jamais. »

Les hommes portent pour la plupart des vêtements occidentaux tandis que les femmes posent en vêtements et coiffures traditionnelles, comme des garantes des traditions. Les photos donnent parfois le pouvoir aux femmes, qui apparaissent en position de dominantes en tant que femmes ou mères.

Le recours au wax semble indiquer une volonté de se réapproprier un tissu utilisé majoritairement sur le continent africain mais fabriqué en Europe et en Chine. Cela permet également d’afficher un élément dynamique sur l’image.

Seydou Keïta
Sans titre (Deux femmes-fond), 1956 – Seydou Keïta

Un autographe autodidacte

Seydou Keïta était un photographe autodidacte qui a appris sur le tas. Il a commencé à l’adolescence, en 1935, avec un Kodak Brownie (une boîte photographique) offert par son oncle. Il a appris l’apprentissage des conventions photographiques auprès de Pierre Garnier, propriétaire du célèbre magasin studio photo du même nom. Bien qu’il n’ait jamais reconnu aucune influence extérieure, il reconnait avoir été inspiré par le photographe malien Mountaga Dembélé.

Seydou Keïta
Seydou Keïta

Seydou Keïta s’est spécialisé dans les portraits. Il se fait connaitre par le bouche-à-oreille et rapidement, gagne en notoriété grâce à la qualité de ses photos. Il travaille également avec des clients sénégalais ou encore ivoiriens, ce qui le fait connaitre au-delà des frontières. Il devient ainsi le propriétaire de l’un des studios les plus recherchés d’Afrique de l’Ouest. Seydou Keïta est réputé pour ne faire généralement qu’une seule prise, sûr de son talent. Il propose des portraits adaptés aux goûts et désirs de ses clients.

Sans titre 1949-1951 – Seydou Keïta

Seydou Keïta présente le Mali des années 1950-1960, à travers des photographies prises entre 1948 et 1962, entre la fin de la Seconde Guerre Mondiale et l’amorce de l’indépendance du Mali en 1960. Entre 1948 et 1962, il a servi de photographe officiel pour le gouvernement malien. Mais peu ou prou de ses clichés ont été révélés au public, étant considérées comme propriété de l’État. Nous ne savons donc pas quels types de photos il a pris.

Seydou Keïta, un photographe découvert sur le tard en Occident

André Magnin a découvert ses travaux dans les années 1950. Munis de quelques clichés, il s’est rendu en Mali pour retrouver le photographe. Il finit par retrouver sa trace et apprend que bien que ce dernier n’exerce plus, il a soigneusement conservé plus de 10 000 négatifs. La qualité de la conservation permet d’organiser des expositions, pour le plus grand plaisir des visiteurs. En octobre 1994, ses photos sont présentées en France pour la première fois, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, dans le cadre du Mois de la photo. Le succès est immédiat et il gagne une reconnaissance internationale. Il voyage ainsi à travers le monde, où son travail est particulièrement apprécié.

Sans titre 1952-1956 – Seydou Keïta

« J’ai tellement aimé la photo que j’ai toujours voulu donner la plus belle image de mes clients. Je crois que c’est pour ça que tu dis que mes photos sont de l’art. »

André Magnin

A l’époque de ses travaux, les photographes africains disposaient de peu de moyens pour développer leurs photos. En effet, lors de leur départ du pays, les Français sont partis avec tout le matériel de développement. Il a donc fallu faire preuve d’ingéniosité et d’économie pour développer les photos. Donc lorsque Seydou Keïta découvre ses photos développées en grande taille et en qualité, il « découvre » lui aussi ses œuvres pour la première fois.

« Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai ressenti la première fois que j’ai vu des tirages de mes négatifs en grands formats impeccables, propres, parfaits. J’ai compris alors que mon travail était vraiment, vraiment bon. Les personnes sur les photos paraissaient tellement vivantes. C’était comme si elles se tenaient debout devant moi en chair et en os. »

Mise en forme du livre

Le livre se divise en deux parties. La première donne la parole à différents intervenants qui  ont rencontré Seydou Keïta, ont travaillé avec lui et/ou ont été influencés par son œuvre. Les photographies sont entrecoupées de textes rédigés par différents intervenants.

  • Yves Aupetitallot : Commissaire d’exposition et directeur de centre d’art
  • Souleymane Cissé : Cinéaste et président de l’Union des créateurs et entrepreneurs du cinéma t de l’audiovisuel de l’Afrique de l’Ouest (UCECAO)
  • Dan Leers : Conservateur de la photographie au Carnegie Museum of Art à Pittsburgh
  • André Magnin : Commissaire d’exposition et expert en art africain contemporain
  • Robert Storr : Commissaire d’exposition et critique d’art

Une couverture des plus originales

La couverture du livre est très belle. Elle est recouverte d’une reproduction d’un tissu de la collection de Vlisco, entreprise des Pays-Bas qui produit du wax depuis 1846. Un tissu rouge foncé avec des fleurs jaunes. Au centre se trouve l’une des photos de Seydou Keïta, celle qui a servi à illustrer l’exposition : Sans titre 1956-1957 (1958).

Il n’y a pas que Mountaga Dembélé, Adama Kouyaté ou Malik Sidibé dans la vie. Seydou Keïta a marqué de son empreinte le monde de la photographie, notamment africain.

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