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Prendre son temps. Quelle activité difficile de nos jours, où la norme est d’aller toujours plus vite. Netflix propose des saisons entières en une seule fois. Ainsi, aux États-Unis, les spectateurs ont pu voir 487 séries en 2017. Alors prendre son temps devient un plaisir. Un immense plaisir. Les films contemplatifs sont des films dans lesquels il ne se passe rien. Rien du tout. Les poursuites en voiture, les scènes de combat, la violence, les coups de feu sont anecdotiques ou inexistants. Et pourtant, impossible de décrocher. De décoller ses yeux de l’écran. De cligner des paupières. Pourquoi ? Qu’ont donc ces films lents de plus que les autres ? Tentative d’explications.

Un film lent au scénario maîtrisé

Les films lents ne sont pas forcément des feel good movies, mais des films qui prennent leur temps pour installer l’intrigue. Certains ont très peu de dialogues, d’autres se démarquent par l’originalité de leur scénario et d’autres encore par la longueur de leurs plans. Mais le résultat ressenti est toujours le même, une certaine langueur très agréable. Les histoires des films sont diverses et couvrent plusieurs genres. Il paraît donc évident que le scénario doit être solide et les acteurs au mieux de leur forme. Ils doivent en effet être capable de transmettre toutes leurs émotions par leur jeu d’acteur. Prenons l’exemple du film Une vie simple. Roger, joué tout en finesse par Andy Lau, prend soin de son ancienne domestique Ah Tao, interprétée par la talentueuse Deannie Yip, qui a passé sa vie à s’occuper de la maison de la famille. Après plusieurs attaques, celle-ci ne peut plus s’occuper des tâches domestiques et décide d’entrer en maison de retraite. Leur relation s’exprime beaucoup par des regards, des attentions, des petits riens qui font comprendre à l’autre qu’il compte. Petit à petit, la dynamique des deux personnages se dévoile et l’on regarde ce drôle de couple avec un regard attendri. Il n’y aucune scène d’action dans ce film. Pourtant, le réalisateur parvient à raconter une histoire forte, vraie et touchante.

Une vie simple Andy Lau Deannie Yip

Retranscrire le train-train de la vie quotidienne

Associer film contemplatif et ennui serait un raccourci facile mais erroné. Le réalisateur a en effet une vision précise de ce qu’il veut offrir au spectateur. Il cherche le meilleur moyen de montrer quelque-chose, d’exprimer une idée, de raconter une histoire avec économie. La vie quotidienne est d’une affligeante banalité. On se lève, on prend les transports pour se rendre sur son lieu de travail, on travaille. En fin de journée, on effectue le trajet inverse, on dîne, on regarde la télévision et on se couche. Et on recommence le lendemain, comme une routine parfaitement rodée. En fait, le film contemplatif ne fait rien de plus que montrer le déroulement de la vie quotidienne. Tout le monde n’est pas agent du MI6. Je suppose que peu de personnes possède un Transformer dans leur garage. Qui peut se targuer d’avoir échouer sur une île déserte avec pour seul ami un ballon ? Ou d’avoir dû combattre une pluie de requins ? Pas moi en tout cas. Bref, il faut malheureusement l’accepter, le quotidien n’a rien d’excitant.

Le travail du réalisateur d’un film contemplatif consiste à retranscrire en image cette routine. A lui de trouver le moyen de la rendre intéressante. Objectif réussi dans le film Paterson de Jim Jarmusch. Paterson est un chauffeur de bus qui se rêve poète. Il va passer tout le film à conduire son bus et écrire des poèmes sous le regard de sa femme, sa première supportrice. Le film est très bien fait car les silences illustrent les moments où Paterson cherche l’inspiration. Ils sont donc une réelle importance. Et lorsque Paterson rédige ses vers, il les déclame pendant qu’ils apparaissent à l’écran. J’adore.

Passage piéton foule Tokyo
Photo by Manuel Cosentino on Unsplash

Un faux documentaire

Un film contemplatif présente une certaine ressemblance avec un documentaire. Les acteurs semblent se faire discrets et disposer d’une certaine liberté d’interprétation. Le réalisateur ne nous prend pas par la main pour nous guider. Il nous laisse libre d’interpréter ce qui se passe à l’écran. La lenteur est le lien entre le réalisateur qui cherche à transmettre son message et le spectateur qui y cherche un message. Il faut donc que les deux se rencontrent. Et là, BAM, le miracle se produit. On observe Lucky dans le film du même nom d’un air bienveillant, lui, qui du haut de ses 90 ans affronte la vie et ses mystères. On se prend d’amitié pour le Driver du film homonyme qui vit par et pour sa voiture. Que demander de plus ?

Film contemplatif ne se traduit pas forcément par film long. Certes certains prennent leur temps :

2001, l’Odyssée de l’espace : 2h21

Cemetary of Splendour : 2h02

The Tree of Life, l’arbre de vie : 2h19

Melancholia : 2h10

Mais d’autres ne s’éternisent pas en longueur :

Le Guerrier silencieux, Valhalla Rising : 1h30

Printemps été automne hiver… et printemps : 1h43

Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) : 1h53

Drive : 1h40

In the Mood for Love : 1h38

La Tortue rouge : 1h21

Samsara : 1h42

L’importance de la musique

Dans ce type de film, la musique sert parfois à compenser le manque de dialogues. Elle peut aussi servir à combler le silence ou à accompagner la cinématographie. La musique sert à rythmer le film et est donc un élément essentiel dans la mesure où le film compte très peu de dialogues. Elle donne le ton au film. Prenons encore une fois l’exemple de Drive. La bande originale est une composition de Cliff Martinez. Le musicien pare le film d’une musique électronique qui évoque les années 1980-1990, qui illustre ce que pense l’homme taiseux. Elle est considérée par beaucoup comme l’une des plus belles bandes originales jamais composée, tant par sa qualité que par la façon dont elle accompagne parfaitement le film. Autre exemple, 2001 : L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Je n’ai jamais compris ce film. Il faut dire que je l’ai vu en allemand sous-titré anglais (je comprends les 2 langues donc la barrière de la langue n’était pas un problème) quand j’étais en Allemagne. J’ai été…perdue, pour dire les choses simplement. Vraiment perdue. Comme si j’étais entrée dans un univers qui m’était totalement incompréhensible. J’ai cependant apprécié la musique qui souligne et accompagne à la fois le film. 2001 ne serait pas le film qu’il est sans la présence des diverses musiques.

Un silence bienvenu

Si vous regardez Des Dieux et des hommes, vous vous apercevrez très vite d’une chose. Le silence. Un silence bienvenu dans cette communauté religieuse. Un silence qui n’est ni inconfortable, ni dérangeant. Un silence appréciable. Je n’ai jamais compris comment Xavier Beauvois avait réussi à rendre cette absence de bruit si appréciable. J’en redemande !! La majorité des sons proviennent des bruits de la vie de tous les jours. Une pelle que l’on plante dans la terre pour remuer le sol. Le bruit d’un crayon sur une feuille de papier. Un véhicule qui passe sur la route. Un interrupteur que l’on éteint. Lorsque les personnages principaux parlent, on les écoute avec attention. Car leur économie de mots rend justement leur parole si forte et puissante. Je ne sais absolument pas pourquoi j’aime autant ce film dans lequel in ne se passe absolument rien. Je n’arrive pas à me l’expliquer. Mais je le recommande. Sans aucune retenue.

Forêt arbres
Photo by Greg Becker on Unsplash

Une cinématographie au point

De longs plans interminables. Des scènes immobiles. Des acteurs figés et silencieux. Un certain esthétisme de l’image. Cette expression me vient immédiatement en tête quand je regarde un film contemplatif. Avec ses longs plans, le réalisateur veut figer son récit dans le temps. Il semble vouloir nous donner le temps de bien observer chaque détail. Certains spectateurs confondent contemplatif avec ennuyeux. C’est totalement incorrect !! Mais parfois vrai, ne nous voilons pas la face. J’ai honte d‘avouer que je me suis endormie devant le film chinois Un Grand voyage vers la nuit de Bi Gan. Je ne suis jamais entrée dans le film qui m’a laissée totalement de glace. J’ai trouvé le film interminable et il ne se passait jamais rien, dans le sens négatif du genre. Pourtant la cinématographie était magnifique. Le film a même la particularité de passer à la 3D en milieu de récit. Ce qui donne une certaine profondeur au film et a brièvement rehaussé mon intérêt. Brièvement. Avant que je ne m’endorme.

Le décor, un personnage comme un autre

Autre point important du film contemplatif, le décor, traité comme un personnage à part entière, il compte donc tout autant que les acteurs. Dans In the Mood for love, l’immeuble dans lequel séjourne Tony Leung Chiu Wai et Maggie Cheung est l’un des éléments les plus importants du film. De même que l’échoppe où ils vont acheter leurs repas. Ce sont des lieux où se déroule l’ « action », où le film prend sens. On ne s’en rend pas forcément compte de prime abord, mais l’évidence saute aux yeux au fil du récit. Envie de voyager et d’explorer le monde ? Regardez The Assassin de Hsiao-Hsien Hou ou La Vie rêvée de Walter Mitty de Ben Stiller. Ces films traitent les paysages comme des personnages à part entière. Les images, hypnotisantes, procurent un effet apaisant. Il n’y a pas à réfléchir, juste à se laisser aller. La réflexion vient à la fin du film. Souvent minimaliste, le film contemplatif joue beaucoup sur l’observation. La nôtre et celle des acteurs. En effet, lorsque les dialogues disparaissent, alors l’esthétisme occupe la première place.

Prendre son temps

C’est par le ralentissement de la course du son et des images que le film déploie tous ses charmes. On s’attache alors à analyser chaque détail : le visage apaisé et heureux de Walter Mitty qui dévale les pentes d’Islande en skateboard, les paysages sublimes qui entourent Nie Yinniang lorsqu’elle se promène en forêt dans The Assassin ou encore le pincement au cœur que l’on ressent la première fois que l’on entend la voix de Tae-suk dans Locataires. On peut prendre le temps de vraiment regarder le film et tout ce qui le compose. En ces temps où certains réalisateurs sont des adeptes de la rapidité et de l’obscurité, comment ne pas apprécier des films qui se laissent regarder à leur rythme ? Je n’ai pas aimé les derniers Batman et Justice League car ils se passaient toujours la nuit et que la cinématographie était beaucoup trop rapide à mon goût. Je n’ai absolument pas le temps de voir ce qui se déroule, ni même d’apprécier, ou pas, l’action qui passe à l’écran. Soyons clair, j’aime les blockbusters. Mais parfois, je me sens submergée par le trop-plein d’images et d’action. Je n’ai pas le temps d’apprécier ce que je vois à cause de la vitesse des images ou du montage saccadé. Que vient-il de se passer ? Est-ce le véritable acteur ou une image de synthèse ? Quand cela s’est-il produit ?  

Paysage
Photo by Jonathan Auh on Unsplash

Des réalisateurs habitués du genre

Terrence Malick, Lars Von Trier, Nicolas Winding Refn, Gus Van Sant… Qu’ont tous ces réalisateurs en commun ? Une propension certaine à réaliser des films au rythme lent. Avec eux, pas d’accumulations d’images inutiles, pas de dialogues sans queue ni tête, juste l’essentiel. Ils nous proposent une expérience collective unique au plus près du récit.

Mes films contemplatifs préférés

Des dieux et des hommes (France) 

Locataires (Corée du Sud) 

Vers l’autre rive (Japon)

April snow (Corée du Sud) 

In the Mood for love (Hong Kong)

Melancholia 

Une vie simple (Hong Kong) 

Lost river (États-Unis) 

Only lovers left alive (Royaume-Uni, Allemagne) 

Paterson (États-Unis, France, Allemagne) 

Ida (Pologne) 

Les films de Yosujiro Ozu (Où sont les rêves de jeunesse ?, Voyage à Tokyo…)

Lucky (États-Unis)

Un scénario en béton, des acteurs de talent et un réalisateur habité. Que demander de plus ?

Les films lents et contemplatifs

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