Rama, une professeur, suit le procès de Laurence Coly. Jugée à la cour d’assise de Saint Omer, cette dernière est accusée d’avoir tué sa fille de 15 mois en l’abandonnant sur une plage à la marée montante. Mais alors que le procès suit son cours et que les témoins défilent, la jeune femme réalise que tout n’est pas aussi clair qu’elle le pensait.

Saint Omer, je l’avais attendu, et je n’ai pas été déçue. Alice Diop a réalisé un film théâtre inspiré d’un fait divers qui avait fait les gros titres à l’époque. La réalisatrice ne prend pas partie, elle donne la parole à l’accusée et aux différents témoins, et nous laisse faire notre propre conclusion. La culpabilité de Laurence ne fait aucun doute, mais les choses deviennent beaucoup plus obscures lorsque l’on tente de comprendre ses raisons.

Une vie difficile

Laurence Coly est une étudiante sénégalaise d’une vingtaine d’année arrivée en France pour faire ses études. Accueillie dans sa famille, elle tente de trouver sa place alors qu’elle entretient des relations difficiles avec ses parents restés au pays. Les attentes la concernant sont en effet très élevées. Elle doit obéir et satisfaire leurs demandes. Ainsi, depuis l’enfance, sa mère lui a interdit de parler le wolof car elle souhaitait que sa fille parle un français parfait. Mais ce faisant, la petite fille s’est retrouvée mise à l’écart des autres enfants.

Petit à petit, ses relations avec sa famille en France se compliquent et la jeune fille ne veut plus habiter avec eux. C’est alors qu’elle rencontre Luc Dumontet, un artiste d’une cinquantaine d’année. Très rapidement, elle s’installe chez lui. Et les choses dégénèrent.

Une relation compliquée et malsaine

La relation entre Laurence et Luc Dumontet est malsaine, disons le clairement. On se demande qui présente le comportement le plus dérangeant. Lui, divorcé et père d’une enfant adulte, cache leur relation. On ne sait pas trop s’il a honte ou si c’est son comportement habituel. Il apparait faible, un peu lâche, incapable de prendre la moindre décision. Ainsi, il affirme n’avoir appris sa grossesse que lorsqu’elle lui a annoncé. Et c’est en revenant de voyage qu’il a vu sa fille, Élise, pour la première fois. Il ne savait pas que Laurence avait accouché. Mais même après, il n’a jamais officiellement reconnu la petite fille, ni n’en a parlé à sa famille.

Quant à Laurence, elle semblait souffrir de dépression et expliquait ne jamais sortir après avoir arrêté ses études. Elle vit dans son petit monde et et ne s’ouvre à personne. Elle a caché sa grossesse à tout le monde, et même après la naissance, elle ne sortait jamais avec sa fille. Ainsi, personne, ni la famille, ni les amis, ni l’administration ne connaissait l’existence d’Élise. Et personne au sein de ce couple n’est vraiment capable d’expliquer pourquoi.

Un procès filmé

J’ai vraiment beaucoup aimé la mise en scène de Saint Omer. La majorité du film se déroule au tribunal, lors du procès de Laurence. La caméra fait des gros plans sur les visages des différents protagonistes, Laurence, son avocate, la juge, le procureur, les témoins… La juge pose des questions, et les intervenants lui répondent. Le comportement de Laurence est perturbant. On ne comprend pas qui elle est, ni ce qui lui passe par la tête. Est-elle une jeune femme à l’histoire compliquée ? Est-elle une manipulatrice ? Est-elle une menteuse pathologique ? Ou est-elle quelqu’un qui n’assume pas les conséquences de ses actions ? Le procès est l’occasion d’obtenir quelques réponses. Mais Alice Diop nous laisse nous faire notre propre opinion Elle nous donne des informations et livre des témoignages et nous devons nous comporter comme des jurés. Elle est coupable, c’est certain, mais encore ?

Saint Omer: Guslagie Malanda
© Laurent Le Crabe

Saint Omer, inspiré d’une histoire vraie

Je me souviens encore du scandale de l’affaire Fabienne Kabou. Cette mère avait en 2013 abandonné Adélaïde, sa fille de 15 mois sur une plage de Berck-sur-Mer. Après sa condamnation en 2016, elle avait été condamnée à 20 ans de réclusion, peine ramenée à 15 ans en appel. Alice Diop a collaboré avec Amrita David et Marie Ndiaye pour écrire son scénario. Le trio a ainsi repris des phrases entières prononcées par la mère et son avocate lors du procès. Fabienne Kabou est toujours restée très confuse et vague sur les raisons de son geste. SI elle reconnait avoir causé la mort de sa fille, elle se réfugie derrière la sorcellerie et autres actes mystiques pour se justifier.

Le récit d’une femme

En parallèle du procès, nous suivons Rama, qui désire s’inspirer de cette histoire pour rédiger un nouveau roman. Au fil du procès, la jeune femme se sent de plus en plus impliquée, son histoire faisant écho à celle de l’accusée. Rama est en effet la fille d’une femme souffrant de troubles mentaux. De plus en plus elle s’interroge, finira-t-elle comme sa mère ? Que se passera-t-il quand elle aura son propre enfant ? Que ressentira-t-elle ? Comment se comportera-t-elle ? Plonger dans l’esprit de Laurence la force à se confronter à sa propre histoire, une histoire très douloureuse.

Saint Omer: Kayije Kagame
© SRAB FILMS ARTE FRANCE CINÉMA 2022

De magnifiques actrices

Guslagie Malanda est Laurence Coly. La tête haute, les épaules droites, elle a le regard droit et répond à toutes les questions même si elle évite les sujets qui fâchent. C’est une actrice magnifique qui magnétise l’écran. On la regarde, on l’écoute et on cherche à comprendre. Qui est-elle vraiment ? On est touché par sa détresse mais lorsque son côté manipulateur et mensonger ressort, toute compassion disparait. Elle interprète avec brio le rôle d’une femme insaisissable, parfois glacial. Kayije Kagame est Rama. C’est une jeune femme toute fine, qui semble se cacher derrière ses longues tresses. C’est une observatrice. Elle prend des notes et cherche à entrer dans la tête de Laurence. Mais ce faisant, elle doit faire face à ses propres démons. Dès le départ, on la sent distante et mal à l’aise, ne sachant que faire de sa propre relation avec sa mère. Les deux, bien que ne se parlant jamais et n’apparaissant jamais ensemble à l’écran, se complètent merveilleusement bien.

Saint Omer prend fin avec la plaidoirie de l’avocate de Laurence, filmée en gros plan sur son visage. Nous n’entendons pas le verdict car le but est que chacun se fasse sa propre opinion. Pour la petite info, Saint Omer a été choisi pour représenter la France aux Oscars 2023.

Si vous avez aimé Saint Omer, vous aimerez Au nom de ma fille, Jusqu’à la garde ou Une séparation.

Bande-annonce

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